Quand le pays Roi Morvan vibrait au rythme de l’industrie

S’immerger dans les campagnes du centre Bretagne, c’est pénétrer un monde à la beauté sauvage, faite de vallées boisées et de bocages indomptés. Mais derrière les brumes du quotidien, bien des paysages portent encore, discrètement ou fièrement, l’empreinte du passé industriel. Ces vestiges racontent en filigrane la grande histoire et l’intime, celle des travailleurs, des migrations, des luttes locales. Rares sont les recoins du pays Roi Morvan qui n’en gardent pas quelque trace : pylônes de schiste, cheminées d’usine qui fendent la ligne d’horizon, rails engloutis par la fougère, vieux moulins tapissant les rivières.

Loin d’avoir tout dit sur cette époque, ces témoins de pierre et de fer se font archives à ciel ouvert. Les comprendre, c’est saisir toute la richesse d’un territoire. Voici un tour d’horizon pour mieux repérer et ressentir ces empreintes du passé industriel dans le Morbihan intérieur.

Les ardoisières de Gourin et Berné : un empire bleu noir

Impossible d’arpenter les alentours de Gourin sans tomber sur un puits d’extraction, un front de taille abrupt garni de stèles d’ardoise ou une maison ouvrière couleur charbon. À la fin du XIXe siècle, le canton de Gourin était le premier bassin ardoisier de Bretagne. En 1847, plus de 1 396 ouvriers travaillaient dans plus de 70 carrières recensées dans la commune de Gourin et ses proches environs (sources : Inventaire du patrimoine culturel en Bretagne).

  • Le village de Kério: coeur de l’activité ardoisière de Gourin, aujourd’hui paisible hameau, conserve autour de l’étang le plus vaste parc de déchets d’ardoises (les « stériles » ou « crassiers »).
  • Les puits et ateliers : certains bâtiments de la « Grande Ardoisière » de Saint-Hervé restent reconnaissables.
  • Les rails des wagonnets : visibles près du Bois de Kerharo, ils permettaient l’acheminement de la pierre vers les gares locales.

En 1909, sur la commune de Berné, les ardoisières employaient encore 300 ouvriers. La seconde moitié du XXe siècle voit décliner cette industrie, ruinée par la concurrence espagnole et l’évolution des matériaux de couverture. Aujourd’hui, les sites abandonnés côtoient les maisons construites directement en schiste ardoisier, petits joyaux patrimoniaux.

Textiles, tanneries et forges : du bieu vers la modernité

Moins connues que les carrières, les filatures et les métiers liés au textile ont pourtant profondément marqué la vallée du Scorff, notamment à Le Faouët et Plouay. Au début du XXe siècle, la filature du Gorre, sur la rivière du même nom, employait jusqu’à 250 personnes, dont une majorité de femmes. Elles travaillaient la laine mais aussi le lin et le chanvre, matières premières locales.

  • Les moulins convertis : beaucoup sont devenus usines textiles, profitant de la force hydraulique. À Le Faouët, le long de l’Ellé, on repère encore la structure des roues à aubes.
  • Tanneries : dans le quartier du Pont Min à Le Faouët, une imposante tannerie aujourd’hui transformée en logements témoigne de cette activité. L’eau de rivière était essentielle pour le travail du cuir.
  • Vieux séchoirs : certains corps de bâtiment affichent les fines persiennes verticales, typiques des ateliers à cuir où l’aération était primordiale.

Ces micro-filières textiles puis de cuir ont décliné avec l’arrivée des grands sites industriels côtiers. Reste néanmoins un savoir-faire artisanal transmis dans certains ateliers de tissage ou pressoirs à toiles, remis au goût du jour par les créateurs locaux (sources : exposition « L’industrie textile rurale », Écomusée des monts d’Arrée).

Le patrimoine ferroviaire : de la tempête du rail au sentier de randonnée

Peu le savent, mais il existait dans le pays Roi Morvan tout un maillage ferroviaire. Dès la fin du XIXe siècle, le « Réseau breton » quadrillait la Bretagne intérieure. Citons notamment la ligne Carhaix-Gourin-Quimperlé (ouverte en 1896), avec des points d’arrêt à Plouray, Langonnet ou Le Faouët. À Gourin, la gare, encore debout, était une boussole pour les expéditions d’ardoise et l’arrivée du courrier.

  • La halte de Saint-Tugdual : vestige typique, avec son quai moussu et son vieux panneau signalétique, aujourd’hui point d’information pour les randonneurs du GR 38.
  • Les ponts ferroviaires : à Priziac, l’imposant viaduc métallique enjambe la vallée de l’Ellé, frôlé aujourd’hui par les VTTistes.
  • Les gares désaffectées : Gourin, Plouay… beaucoup abritent désormais associations, logements voire salles d’exposition.

La fin du trafic passager est actée en 1967, celle des marchandises dans les années 1970. Sur près de 70 km de voies aujourd’hui déferrées, le chemin de fer s’est mué en sentier de randonnée ou voie verte (sources : Vieilles Voies Ferrées, Ouest-France).

Forêts, mines et barrages : une exploitation inlassable des ressources

Tout autour de Meslan et Priziac, l’industrie forestière a laissé derrière elle des scieries, des cabanes de gemmage et une multitude de petites voies tacites pour le transport du bois. Si les usines n’ont jamais dépassé le stade artisanal, beaucoup de villages possèdent encore d’impressionnants séchoirs à planches et des hangars à bois couverts de mousse.

  • Mines de plomb et d’étain : à Ploërdut, plusieurs puits de mine existent encore, parfois comblés, signalés par des alignements de pierres et un sol “creux” sous la mousse. Ces mines furent actives jusqu’à la veille de la Seconde Guerre mondiale, extrayant plomb argentifère, zinc, étain, parfois fer.
  • Barrage de Langoëlan : Édifié dans les années 1930, il alimentait la petite centrale hydroélectrique de Locmalo et a permis l’électrification de Gourin en 1936 (sources : Archives municipales de Gourin).

Si ces activités semblent aujourd’hui relever de la préhistoire industrielle, elles restent visibles sous la forme de bassins, puits condamnés et parfois de panneaux pédagogiques disposés sur les chemins communaux.

Mémoires ouvrières et dynamiques de mise en valeur 

Au-delà des pierres et des fers rouillés, chaque site industriel porte une mémoire sociale. Marcher sur les terres de Gourin ou visiter une ancienne ardoisière, c’est fouler les pas d’ouvriers venus de toute la Bretagne. En 1897, on compte 7 000 mineurs et carriers dans tout le Finistère et le Morbihan réunis (source : Abibois).

Aujourd’hui, plusieurs associations se battent pour la préservation et la valorisation de ces sites. Citons quelques exemples :

  • L’association Chemins de Fer du Centre Bretagne qui organise des visites guidées et multiplie les ateliers mémoire orale avec les anciens cheminots.
  • À Gourin, un sentier d’interprétation longe la « Route des Ardoisières », balisant les anciennes entrées de pits et les maisons ouvrières.
  • Des ateliers scolaires animés à Berné autour de l’ardoise et de ses usages passés et actuels, impliquant les écoles primaires et les familles locales.

Au fil de ces initiatives, le passé industriel du Roi Morvan s’incarne non seulement dans le patrimoine bâti, mais dans la parole, la transmission, voire la réinvention : bien des start-ups localisées dans d’anciens locaux industriels réinvestissent la fibre locale, de façon artisanale ou innovante.

Perspectives : paysage vivant et racines à cultiver

Les vestiges industriels du pays Roi Morvan n’ont rien de tristement nostalgique. Ils dessinent en creux la ténacité d’un territoire à la fois fier de ses racines et capable de se réinventer. Car la pierre n’est jamais figée. Viaducs réhabilités par les cyclistes, bâtisses pérennisées par les artistes et artisans du coin, anciens rails devenus chemins de traverse : au fil des décennies, l’industrie laisse la place à d’autres formes de vie, de culture et d’économie locale (Pays Roi Morvan communauté).

Quiconque prend la peine d’ouvrir l’œil – et le cœur – trouvera dans ces paysages une histoire à raconter, une balade à emprunter, voire l’énergie d’un renouveau. Car ici, derrière le schiste ou la pierre couverte de lichen, se tient tout simplement la mémoire vivante de la Bretagne intérieure.

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