Le souffle du changement : à l’aube du XXe siècle

Petites communes, grands défis. Le Pays Roi Morvan, au début du XXe siècle, c’est un ruban de vallées et un damier de bourgs, marqué par la force de ses campagnes. La République y arrive par le train, le télégraphe ou l’école, mais tout reste encore à tisser pour les élus locaux, qui se confrontent à la réalité d’une France rurale isolée.

Le rôle des maires de l’époque se concentre sur des besoins essentiels : désenclaver, scolariser, éclairer, soigner. Les figures politiques, souvent issues d’un monde agricole attaché au terrain, savent que leur mandat ne se concrétise que dans l’action visible :

  • Ouvertures de routes et modernisation des chemins : De Gourin à Guémené-sur-Scorff, la priorité est à la viabilité hivernale et à l’entretien. Entre 1910 et 1930, c’est près de 70 kilomètres de chemins nouvellement empierrés qui relient les hameaux et permettent l’accès aux foires, écoles, gares (Archives départementales du Morbihan).
  • Scolarisation progressive : Sous l’impulsion des lois Jules Ferry, les conseils municipaux investissent : on dénombre une quinzaine d’écoles communales nouvellement ouvertes en Pays Roi Morvan entre 1887 et 1904.
  • Desserte du train départemental : Le fameux « tacot » du Réseau breton arrive à Gourin en 1902 et Le Faouët en 1906. C’est l’action combinée de maires, des conseillers généraux, et de commerçants locaux qui pèse dans la balance face à l’administration centrale (compagnie du Réseau Breton).

La reconstruction, fer de lance des élus d’après-guerre (1945 – 1960)

Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, le Morbihan intérieur panse ses plaies et regarde vers l’avenir. La perte de jeunes hommes pendant le conflit, les dégâts matériels, la précarité énergétique : tout invite au sursaut. Les élus locaux – dont plusieurs anciens résistants ou acteurs de réseaux agricoles – incarnent cette résilience.

  • Réseau électrique et adduction d’eau : Moins de 6% des foyers de la région Roi Morvan étaient raccordés à l’eau courante en 1950 (INSEE). Entre 1948 et 1962, c’est un chantier titanesque mené avec les régies communales et des subventions du Conseil général. À Persquen, Saint-Caradec-Trégomel, Locmalo, ce sont des kilomètres de canalisations enterrées, souvent posées en partie grâce à la main d’œuvre bénévole des habitants (témoignages oraux recueillis par le Musée de la Résistance en Bretagne).
  • Reconstruction et modernisation des écoles : Les élus obtiennent, via la préfecture et les fonds du Plan Marshall, les indemnités nécessaires à la reconstruction. À Le Saint, l’école reconstruite en 1949 servira de modèle à de nombreux villages alentour.
  • Soutien aux agriculteurs : Les conseils municipaux jouent un rôle décisif dans la constitution des coopératives laitières, l’arrivée de la CUMA (Coopérative d’Utilisation de Matériel Agricole) en 1952 à Berné étant un tournant pour la modernisation de l’agriculture locale.

Les années 1960‑1980 : les mandats de la modernité et du maintien d’une vie locale

Eau courante, routes carrossables, alimentation électrique : le quotidien change, mais le vrai défi devient la survie du tissu local alors que l’exode rural prend de l’ampleur. Les élus, lucides, tâchent d’enrayer la désertification.

Services publics et aménagement du territoire : une lutte continue

  • Restructuration des écoles : Tandis que la population passe de plus de 45 000 habitants dans la zone Roi Morvan en 1954 à environ 30 000 à la fin des années 1980 (INSEE), la fermeture des petites écoles inquiète. Les élus négocient la création de regroupements pédagogiques intercommunaux (RPI), souvent ardemment débattus dans les bourgades.
  • Santé et solidarité : Les hôpitaux locaux, menacés à plusieurs reprises, sont défendus pied à pied par les maires. C’est ainsi que Gourin conserve un service de médecine rurale, devenu rare dans des territoires similaires.

Vie associative, culture et identité bretonne : initiatives pionnières

  • Revitalisation des fêtes et du patrimoine : Les élus, soutenus par le tissu associatif, organisent les premières grandes fêtes bretonnes dès le milieu des années 1960. Les fêtes de la crêpe à Gourin, lancées en 1975, sont fréquemment appuyées par les subventions municipales (France 3 Bretagne).
  • Transmission de la langue bretonne : En pleine vague de désertification, les conseils municipaux jouent un rôle de relais dans les premières créations d’écoles Diwan, à partir de 1977, puis de soutien à la signalétique bilingue.

L’intercommunalité, nouvel horizon de l’action publique (années 1990 – 2000)

Après des décennies de « chaque commune pour soi », c’est la coopération qui s’impose. Les élus du Pays Roi Morvan pressentent qu’ensemble, ils pèseront plus face à la Région et à l’Europe.

  • Naissance de la Communauté de Communes du Pays du Roi Morvan (1994) : Un acte politique audacieux, où l’initiative vient d’en bas. Les élus décident ensemble la gestion partagée de :
    • Déchets et environnement : création de déchetteries intercommunales (Berné, Gourin, Langonnet)
    • Développement économique : parcs d’activité à Priziac et Gourin, permettant d’attirer et soutenir des entreprises locales ; première pépinière d’entreprises à Le Faouët dès 2003.
    • Culture et jeunesse : mutualisation des aides aux associations, tout en maintenant un niveau élevé d’investissement dans les bibliothèques et activités culturelles.
  • Capacité à mobiliser des fonds européens (LEADER) : Le Pays Roi Morvan est pilote en Bretagne pour le programme LEADER dès 1995, décrochant près de 2 M€ sur dix ans pour des projets locaux (source : Région Bretagne, Programme Leader II, 1995-2006).

Des figures locales marquantes : des élus au service de leur territoire

  • Bernard Le Floc’h (Gourin, années 1971-1995) : On lui doit d’avoir préservé l’hôpital de Gourin, lancé les travaux du réseau eau potable et encouragé la diversification industrielle locale (notamment la reprise de l’usine Guyader après la crise des années 1980).
  • Marie-Yvonne Le Lann (Priziac, années 1983-2001) : Bâtisseuse patiente, elle œuvre à la revitalisation de son bourg : maintien de l’école publique à effectif constant, ouverture d’un pôle enfance, et création d’un centre culturel polyvalent.
  • Rôle des adjoints et conseillers : Dans chaque commune, des élus « sans portrait officiel » ont mené, année après année, des chantiers majeurs (réhabilitation des bourgs, équipements sportifs, accueil de population nouvelle avec l’arrivée d’Anglais ou de jeunes urbains après 1995).

L’ancrage de ces figures n’est pas que politique : c’est dans leur capacité à écouter, à fédérer sur la longueur et à investir dans l’avenir du territoire que réside leur influence.

L’héritage du XXe siècle : le Pays Roi Morvan, une ruralité réinventée

Le XXe siècle, fracture ou fil continu ? L’histoire du développement du Pays Roi Morvan, à travers l’engagement des élus ruraux, en donne un exemple puissant : celui d’un territoire qui, sans jamais se renier, a su inventer une modernité à son image.

Trois tendances majeures se détachent :

  1. La capacité à conjuguer innovations (équipements, intercommunalité) et traditions (fêtes, langue bretonne) : une ruralité à la fois affirmée et ouverte.
  2. Un modèle de gouvernance collégiale : du temps des chantiers communaux à l’action intercommunale, le dialogue permanent entre élus de toutes sensibilités a permis d’anticiper les mutations et de préserver un équilibre rural unique en Bretagne.
  3. L’importance donnée à l’accueil, à la transmission et à la solidarité : à travers l’école, le soutien aux plus fragiles, les coopératives et les associations, les élus ont mis la notion de « bien commun » au cœur du développement.

Aujourd’hui, alors que de nouveaux défis pointent – transition écologique, accès au soin, maintien des services publics – cet héritage invite à garder le cap : être à la fois bâtisseurs, passeurs, et gardiens de l’âme de ce pays farouchement humain et singulier.

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