Un territoire qui change de visage : le début du siècle

Longtemps perçu comme le « pays des montagnes noires », entre ses vallées brumeuses et la rudesse du bocage, le Pays Roi Morvan entre dans le XXe siècle avec audace, mais sans bruit. Déclaré officiellement « zone ouvrière agricole pauvre » en 1911 selon les statistiques du ministère de l'Agriculture (Bulletin de la Société préhistorique française), le secteur connaît alors une forte émigration vers les États-Unis et le Canada. Entre 1900 et 1920, on estime à près de 3000 le nombre de personnes parties de Gourin et ses environs tenter l’aventure de l’autre côté de l’Atlantique. On pose la photo de famille devant la petite valise, et l’on rêve d’une Amérique moins dure que la lande.

Mais en parallèle de cet exode, les campagnes s’agitent. L’école publique s’ancre, non sans tensions face à l’Église, et la République solidifie ses réseaux : la venue du chemin de fer (ligne du « train patate » Carhaix-Gourin-Le Faouët entre 1896 et 1939) transforme insensiblement la vie quotidienne. Le marché de Gourin grandit, Le Faouët rayonne avec sa halle du XVIe siècle. Les foires et fêtes paroissiales structure le lien social.

Des Guerres mondiales qui forgent la mémoire locale

Il n’existe pas de commune du centre Bretagne qui ait échappé à la saignée de la Première Guerre mondiale. Gourin perd plus de 350 jeunes hommes, Berné 94, Guiscriff 162. Les monuments aux morts, dressés dès le début des années 1920, rappellent dans chaque bourg le prix payé : dans certains villages, une famille sur deux est endeuillée (source : Wikipedia, Monument aux morts en France). La guerre laisse un souvenir amer, mais, paradoxalement, elle éveille un sens de solidarité. L’entre-deux-guerres voit naître les premières mutuelles agricoles locales.

La Seconde Guerre mondiale imprime d’autres histoires. En juin 1944, les Montagnes Noires deviennent terres de maquis. Les maquisards de Kernabat, de Coatloc’h et du Stang prolonge le souvenir héroïque : parmi eux, des figures comme Pierre Le Coroller s’illustrent lors de sabotages qui freinent la progression allemande sur la ligne Lorient-Carhaix (source : Archives départementales du Morbihan). Le tragique du 1er août 1944 à Scaër où 18 résistants sont tués lors d’une embuscade hante longtemps les mémoires. Le pays, marqué par la peur, la privation, mais aussi une véritable résistance, garde une cicatrice invisible.

Batailles paysannes et monde rural en révolution

Peu de régions bretonnes ont autant vibré des prémices de la révolution agricole. En 1955, voilà Gourin à la Une de « Ouest-France » : les paysans, las des asphyxies économiques, descendent manifester pour la revalorisation du lait. La coopérative laitière de Gourin née en 1952 fédère 650 producteurs en moins de cinq ans. Aux côtés de la JAC (Jeunesse Agricole Catholique), le modèle agricole change : la mécanisation s’accélère dans les années 60, la taille des exploitations explose, mais tout cela ne se fait pas sans joies ni peines. Sur les routes, le tracteur remplaçant la jument, c’est aussi une mémoire qui vacille parfois.

  • En 1967, Gourin organise une « Fête du cochon » qui rassemble 12 000 personnes (source : archives Fêtes bretonnes), témoignage d’un terroir en pleine transformation agroalimentaire.
  • Même période, naissance des premiers CUMA (Coopératives d’Utilisation de Matériel Agricole), un bouleversement pour l’entraide locale.
  • Le regroupement scolaire de Priziac-Guémené, inédit à l’époque, illustre l’adaptation sociale face à l’exode rural.

À partir des années 1970, la région accueille les premières usines agroalimentaires, parfois mal perçues mais participant à la reconversion du tissu économique. La conserverie d'Edern, l’abattoir de Gourin, mais aussi les associations féminines rurales qui, dès 1975, montent des ateliers de transformation (Source : France 3 Bretagne, archives 1976).

L’émigration bretonne : le Pays Roi Morvan, capitale des Américains de Bretagne

Impossible d’ignorer la puissance du lien transatlantique dans le quotidien local. Des années 1920 jusqu’à la fin des années 1950, le flux migratoire de Gourin vers l’Amérique du Nord ne faiblit pas : selon le recensement communal (1950), près de 25% des foyers comptent un membre parti tenter sa chance à New York, Boston ou New Haven (>1000 Gourinois répertoriés par l’Association des Bretons d’Amérique).

  • La statue de la Liberté miniature à Gourin (offerte en 1986) vient rappeler ce passé d’émigration massive.
  • Des associations telles que « Les Amis du Pays » continuent de nourrir l’échange culturel chaque été. Jusqu’à 600 personnes à la grande fête du retour des émigrés certains dimanches d’août.

Cette vive tradition entretient un souffle de modernité autrefois rare dans la région. Les retours d’Amérique, avec meubles, dollars et histoires à foison, alimentent l’économie locale et la transforment en profondeur.

Des luttes sociales et politiques emblématiques

Impossible de raconter le XXe siècle ici sans aborder la question du militantisme ouvrier. Au lendemain de la guerre, la filature de laine de Le Faouët embauche plus de 400 personnes et vit des luttes syndicales importantes. Fermée en 1968 (source : Ouest-France, édition du 15 avril 1968), elle cristallise le malaise social mais aussi la combativité locale. De la même manière, la fermeture de la mine d’argent de Locmaria-Berrien (1957) puis les râles d’ouvriers agricoles réclament salaires décents et meilleures conditions de travail.

En 1984 éclate la fameuse « guerre du lait », aussi appelée crise du quota : des agriculteurs du secteur bloquent les routes pour protester contre les contingents laitiers imposés par Bruxelles. Certains sont placés en garde à vue, d’autres reçoivent le soutien inattendu d’acteurs locaux jusque-là discrets, comme le curé de Saint-Tugdual ou l’institutrice de Berné.

Parmi les figures marquantes : Joseph Le Scanff, maire de Gourin pendant 32 ans, investi dans d’innombrables causes (sociales, scolaires, associatives). Côté femmes, citons Marie Morvan, présidente de l’Amicale Laïque de Guiscriff, pionnière du développement culturel.

L’éveil culturel, la défense du breton et du patrimoine religieux

Le XXe siècle, c’est aussi le combat pour la mémoire et la culture. Si la langue bretonne s’étiole dans l’après-guerre (moins de 15% de locuteurs réguliers à Gourin en 1975, source : Ofis Publik ar Brezhoneg), les années 1970-80 voient se multiplier les cercles celtiques, bagadoù, et écoles Diwan. Dès 1977, l’école Diwan de Roudouallec accueille une vingtaine d’élèves dans une salle communale. Le fest-noz s’impose sur les places de villages, à Gourin, Berné, Langonnet et Le Faouët.

  • Restauration de la chapelle Sainte-Barbe à Le Faouët de 1977 à 1981, avec la mobilisation de 150 bénévoles
  • Ouverture du musée du Faouët en 1987, qui attire dès sa première année plus de 10 000 visiteurs

Le patrimoine religieux, marqué par d’innombrables chapelles et fontaines miraculeuses, retrouve peu à peu ses couleurs. On repeint, on sauvegarde, on raconte les histoires. Le drame de la cloche volée à Locmalo en 1969 fait la « Une » du Télégramme : jamais retrouvée, mais ayant précipité la création d’une association de sauvegarde.

Des fêtes et des mobilisations qui forgent l’identité régionale

L’histoire du XXe siècle en Pays Roi Morvan n’est pas seulement faite de combats et de drames. C’est aussi l’incroyable vitalité des grandes fêtes rurales et paroissiales : la fête de la crêpe à Gourin (lancée en 1990, mais ses origines sont bien antérieures), la Fête du Cheval du Faouët, le pardon de Notre-Dame de la Fosse à Priziac, ces rassemblements où l’on croise jusqu’à 20 tracteurs anciens dans une même journée.

  • Naissance des radios locales libres dans les années 1980, dont « Radio Bro Gwened » qui émettra dès 1985 sur Gourin et alentours (source : INA, archives radio bretonne).
  • Invention de la course cycliste « La Roue Gourinoise » qui attire sur les routes des pointures régionales du cyclisme dès 1958.

Ces événements participent pleinement à la cohésion d’un territoire qui rêve de ne jamais s’effacer complètement derrière la grande histoire de la Bretagne.

Le Pays Roi Morvan tourné vers demain

Du XXe siècle, le Pays Roi Morvan hérite d’une force tranquille, ancrée dans la terre et la mémoire, mais bien vivante. Ses résistances, ses allers-retours vers l’Amérique et l’énergie de la fête ont forgé un coin de Bretagne où l’on a appris à tenir bon contre vents et marées - sans perdre la joie d’être ensemble. Les pages du siècle dernier écrivent encore, en creux, le goût des initiatives locales, solidaires et discrètes, un héritage qui parle au présent, sans nostalgie mais avec confiance.

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