Introduction : Un territoire où l’entreprise rime avec attachement local

Quand on évoque le centre Bretagne, beaucoup pensent à la verdure, aux vallons, à la discrétion de ses bourgs. Pourtant, derrière cette façade qui semble paisible, le Pays du Roi Morvan a toujours été une terre d’entrepreneurs, d’artisans, de têtes dures et de mains habiles qui n’ont pas eu peur de construire, d’innover, d’oser faire autrement. Ici, on ne compte pas les success stories à coups de licornes, mais bien des histoires de résilience, de transmissions, de familles et de projets ancrés profondément dans la terre bretonne. D’un atelier de tailleur à une scierie, d’une conserverie à des fermes bio en passant par de jeunes créateurs qui insufflent une énergie nouvelle, retour sur ceux qui, chacun à leur échelle, ont marqué l’économie locale.

Du granit, du lait, du cuir : quand l’économie se forge au quotidien

Le centre Bretagne n’a pas attendu les labels pour fabriquer son tissu économique. Le Pays Roi Morvan s’est d’abord construit sur des ressources naturelles et les savoir-faire qui en découlent, encore bien vivants aujourd’hui.

  • L’exploitation du granit : Depuis le XIXᵉ siècle, les carrières de granit autour de Le Saint, Langonnet ou Gourin ont été un véritable moteur d’emploi. À Gourin, la carrière du Huelgoat, encore en activité, a fourni pierres et emplois jusqu’aux grands travaux parisiens, notamment le pavage des rues de la capitale. Selon l’IGN, jusqu'à 400 personnes travaillaient simultanément dans les différentes carrières du secteur entre 1900 et 1950.
  • Le cuir, la chaussure et la sellerie : La manufacture Salmon, installée à Priziac dès 1880, a marqué la commune en employant plusieurs dizaines de femmes dans l’assemblage de chaussures et la fabrication de sabots au tout début du XXᵉ siècle (source : Archives municipales de Priziac). Aujourd’hui, on retrouve l’héritage de ces métiers auprès d’artisans comme Laurence André à Le Croisty, qui perpétue le travail du cuir à la main pour des pièces uniques.
  • Le lait qui fait vivre les vallées : L’ancrage agricole ne se dément pas, avec des familles d’éleveurs transmises de génération en génération – la Coopérative laitière de Gourin, fondée en 1926, en est un symbole. Jusqu’à 350 exploitations étaient adhérentes dans les années 1960. Aujourd’hui, la laiterie se transforme et valorise le circuit court, le lait bio, et sert de point de repère à une petite dizaine de producteurs. (source : Histoires de territoire, Ruth Hall, 2020)

Entrepreneuriat et diaspora : la saga des « Américains » de Gourin

Impossible de parler de réussite entrepreneuriale sans évoquer les célèbres « Américains » de Gourin. Entre 1881 et 1961, plus de 20 000 habitants du secteur de Gourin et Le Faouët sont partis tenter leur chance aux États-Unis ou au Canada, souvent dans le bâtiment ou la restauration (source : Bretagne.com). Nombre de ces expatriés sont revenus au pays, fortune faite, pour investir dans des commerces, ouvrir des cafés ou soutenir la création d’ateliers. L’argent de « l’Amérique » a irrigué l’économie locale : les hôtels de Gourin, les garages ou même certains presbytères doivent beaucoup à cet aller-retour transatlantique.

  • Exemple concret : La famille Rolland, revenue dans les années 1920, a financé un café-épicerie qui a traversé trois générations, et dont le bâtiment existe toujours dans la Grand-Rue.
  • L’association Mémoires de l’émigration en Bretagne, encore active, recense les descendants d’entrepreneurs qui ont bâti l’économie gourinoise avec ces capitaux venus d’ailleurs.

Énergies nouvelles et initiatives collectives : des entrepreneurs au goût du jour

Depuis les années 2000, on assiste à une mutation économique : si l’agriculture reste très présente, les dynamiques collectives se multiplient. Les filières bio, l’économie sociale et solidaire, l’artisanat d'art et même le numérique s’installent petit à petit dans les lieux les plus inattendus du territoire.

Les ateliers et chantiers d’insertion : l’économie sociale au cœur du territoire

  • Tremen : Cette initiative, née à Langonnet, propose des chantiers et formations pour personnes éloignées de l’emploi. Chaque année, une trentaine de salariés en insertion passent par l’atelier (source : Site internet de Tremen).
  • Agora Reso : Basée à Le Faouët, cette association anime depuis 2012 une ressourcerie qui revalorise environ 75 tonnes de matériaux par an, tout en employant une dizaine de personnes en transition professionnelle (source : Agora Reso, rapport 2022).

Créer en Pays Roi Morvan : quand l’artisanat rime avec innovation

Le regain d’intérêt pour les métiers manuels n’épargne pas le territoire : on voit éclore des ateliers de céramique à Berné, des brasseries artisanales à Guiscriff (La brasserie de la Vieille École, 250 hectolitres produits en 2023 selon Ouest-France), ou des ébénistes à Saint-Caradec-Trégomel. Ces initiatives, souvent portées par des jeunes arrivés de villes voisines, se démarquent par le souci du local – matières premières, circuits courts, implication dans la vie associative.

Des entreprises emblématiques, des familles, des visages

La conserverie Courtin : du poisson en boîte à la renommée régionale

Fondée en 1893 à Concarneau, la conserverie Courtin a essaimé sur l’ensemble du bassin breton, fournissant des dizaines d’emplois à Gourin et plus loin. Cette entreprise illustre l’importance des réseaux d’approvisionnement et de distribution avec le Pays Roi Morvan, où nombre d’ouvrières travaillaient – parfois à domicile – au sertissage des boîtes. (Source : France Bleu, 2018)

La Biscuiterie de Pont-Aven : une histoire toute locale

Moins connue mais tout aussi ancrée, la biscuiterie du Faouët, fondée en 1962 par la famille Leduc, emploie aujourd’hui près de 15 salariés. Elle fournit aussi bien les épiceries fines locales que les grandes surfaces bretonnes et fait vivre tout un pan de la filière beurre et œufs du Morbihan (source : Le Télégramme, 2023).

Le textile à la mode bretonne

Le Faouët a longtemps abrité des ateliers de confection – en particulier la famille Cadoret, qui distribuait des « mac-a-louter », ces capes de pluie rustiques que l’on retrouvait sur tous les marchés des années 1950/60. Même si la filière a en grande partie disparu avec la concurrence asiatique depuis les années 1980, certains ateliers artisanaux continuent aujourd’hui la tradition : créations textiles, tissages, travail du lin… La marque Armor-Lux a notamment collaboré avec des couturières du secteur dans les années 2000.

Les nouvelles générations : des dynamiques inattendues

Depuis une quinzaine d’années, de nouveaux visages apparaissent. Leur point commun ? Une énergie débordante et l’envie de remettre du sens dans leur travail, souvent alliée à des pratiques plus collectives et inclusives.

Zoom sur trois initiatives locales récentes

  • La microbrasserie La Canopée (Langonnet) : Ouverte en 2021, elle utilise des houblons produits en Finistère, privilégie l’énergie renouvelable et livre en vélo sur 15 km autour. Elle a déjà été récompensée par le label « Produit en Bretagne ».
  • Le fournil bio Ty Bara (Plouray, ouvert en 2014) : Renaud, boulanger, s’est lancé dans le pain bio au levain, en s’associant avec des producteurs locaux. Vendu sur les marchés, son pain est désormais distribué dans 8 AMAP du secteur.
  • L’atelier Tapisserie de Roz Avel (Berné) : Isabelle y restaure fauteuils, sièges anciens avec des tissus d’éditeurs bretons et des matériaux naturels, dans le respect de l’artisanat traditionnel.

Mosaïque de talents, racines profondes

Si le Pays du Roi Morvan n’a jamais été « à la mode » dans la presse économique nationale, il n’en reste pas moins une terre de tenacité, de création et de passion. De la grande saga du granit aux micro-entreprises bio, on rencontre ici des parcours de vie, des mains qui bâtissent, des femmes et des hommes qui inventent autrement, en restant fidèles à une certaine idée de la solidarité locale et du travail bien fait. Ce sont eux, ces entrepreneurs, artisans, collectifs parfois discrets, qui écrivent sans relâche l’économie du quotidien et préparent, tout en douceur, l’avenir du territoire.

Sources principales
Archives municipales Gourin/Priziac, Bretagne.com, Ouest-France, France Bleu, Le Télégramme, Histoires de territoire (Hall, 2020), Agora Reso, Tremen.

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