Un personnage, des époques : pourquoi revenir sur Morvan ?

À la rencontre du pays qui porte son nom, Morvan est partout et nulle part — sur les vieilles pierres, dans les récits de veillée, au creux des paysages. Mais que savons-nous vraiment de ce roi armoricain, devenu figure tutélaire du centre-Bretagne, et que révèlent les derniers travaux de la recherche ? Aujourd’hui, les historiens, archéologues et linguistes croisent les sources anciennes et les techniques modernes pour nuancer, éclairer, voire bouleverser notre perception de Morvan, et au passage, de tout un territoire.

Aux origines : qui était Morvan ?

Morvan Lez-Breizh, ou simplement « Morvan », est cité dans les chroniques carolingiennes comme roi ou chef militaire de la Bretagne, à la charnière du VIIIe et du IXe siècle. Son existence est attestée de manière formelle en 818, année de son affrontement avec Louis le Pieux. Mais plusieurs questions restent ouvertes :

  • Même existant, est-il l’unique chef armoricain ou une figure fédératrice parmi d’autres ?
  • Le titre de « roi » lui est attribué tardivement par les chroniqueurs francs. Ceux-ci considéraient comme « roi » tout chef opposé à l’ordre carolingien.
  • Son prénom, Morvan, provient de l’ancien breton Moruuen, qui fait allusion à la mer (mor) et au désir ou à l’aspiration (uen).

Les sources principales :

  • Les Annales royales franques (Annales regni Francorum), consultables sur Gallica.
  • Le Cartulaire de Redon (IXe siècle), qui le mentionne indirectement.
  • Ouvrages d’analyse comme « L’Église et la société en Bretagne du haut Moyen Âge » de Jean-Christophe Cassard (PUR, 1998).

Apports de la recherche médiévale : déconstruire les mythes

La recherche historique n’est pas figée : des décennies de fouilles, de traduction et d’analyse critique ont permis d’affiner l’image d’un Morvan bien plus complexe qu’on ne l’imaginait.

  • L’historien Joëlle Quaghebeur montre que Morvan n’a probablement jamais régné seul sur la Bretagne. Au début du IXe siècle, plusieurs pôles d’autorité politique et religieuse se partagent la région (cf. « La Cornouaille du IXe au XIIe siècle », PUR, 2002).
  • La notion de chef « local » prend tout son sens : Morvan incarne un pouvoir territorial combinant traditions celtiques, influence franque et pratiques locales.
  • Les fouilles menées dans le secteur de Saint-Tugdual et Le Faouët montrent que la structuration castrale (mottes, village fortifiés) date principalement de la période postérieure à Morvan, attestant l’absence de pouvoir centralisé fort avant le Xe siècle (INRAP, rapport 2021).

Les nouvelles technologies, avec la télédétection LIDAR ou l’archéobotanique, commencent à reconstituer le paysage agraire et organisation du pays à l’époque présumée du roi Morvan. On sait par exemple, grâce aux analyses de pollens fossiles dans la vallée du Scorff, que l’habitat était alors dispersé, entouré de clairières ouvertes à l’agriculture (INRAP, 2018).

Morvan, chef de guerre et figure diplomatique

La célèbre insoumission de Morvan face à l’empereur Louis le Pieux, en 818, fonde sa légende de « résistant armoricain ». Les textes rapportent une double mission : chef des armées, allié avec plusieurs tribus, mais aussi homme de négociations.

  • Il est décrit, dans les Annales, comme ayant affronté l’armée franque au prix de lourdes pertes. La bataille aurait impliqué jusqu’à 5 000 hommes côté breton (source : Pierre-Roland Giot).
  • Après sa défaite, la région entre Scorff et Ellé reste morcelée politiquement – preuve, selon l’historien André-Yves Bourgès, du pouvoir très localisé de Morvan (Bourgès, "Les princes bretons du haut Moyen Âge", 2015).
  • Mais les textes montrent aussi la tentative (ratée) de négociations avant le conflit – Morgann, chef parfois identifié comme Morvan, avait reçu des ambassadeurs de l’Empereur (Annales regni Francorum, an 818).

Éclairages linguistiques et culturels récents

La recherche linguistique a aussi remis en cause bien des certitudes. À commencer par le nom de « Roi Morvan », attribué longtemps de façon anachronique.

  • Le mot « roi » (roue en breton) n’apparaît dans les textes locaux qu’au XIe siècle. À l’époque, le titre précis accordé à Morvan serait plutôt princeps ou dux (chef, duc).
  • Les toponymes « Motte de Morvan » et « Val de Morvan » apparaissent dès le Moyen Âge, mais renvoient à des reconstructions mémorielles plus qu’à des traces physiques du « roi » lui-même (Gérard Le Bouëdec, "Les noms de lieux dans la Bretagne médiévale", 2004).

Petit coup d’œil sur le breton : la figure de Morvan a servi, au XIXe siècle et début du XXe, à façonner une identité régionale, dans les Gwerzioù (chants épiques), loin des faits stricts de la chronique carolingienne.

  • Par exemple, la célèbre gwerz « Marv Morvan » (La mort de Morvan), adaptée par Denez Prigent, popularise le mythe du roi martyrisé, chef juste mais incompris.
  • Ces chants, collectés par le Barzaz Breizh (1839), sont une source d’histoire orale plus qu’un témoignage direct sur le IXe siècle.

L’archéologie à la rescousse : fouilles, patrimoine et terres vécues

Depuis les années 2000, l'archéologie valorise ou relativise la trace de Morvan. Les fouilles à Langonnet (site de Crénan, proche de la Motte de Morvan) n’ont révélé aucune structure clairement attribuable à Morvan, mais bien des indices sur l’organisation rurale et cultuelle de l'époque (rapport INRAP, 2016).

  • Le site de Saint-Tugdual : le tumulus et l’enclos funéraire datés du haut Moyen Âge, parfois rattachés à Morvan, ont en fait été utilisés jusqu’au Xe siècle, ce qui brouille la chronologie classique.
  • Les haches à douille, céramiques et fibules découvertes près du Scorff montrent que la région était un carrefour d’échanges et d’alliances, plus qu’une forteresse isolée.
  • Les campagnes menées à Berné et Le Faouët (2018-2022) sous la direction de l’INRAP témoignent de terres habitées en permanence, mais sans épaisse muraille ou palais royal : un pays de villages, non de cités royales.

Ce que les recherches changent aujourd’hui pour le Pays Roi Morvan

Ces recherches modifient profondément notre rapport au personnage et invitent à relire :

  • La figure de Morvan : il ne s’agit plus du héros solitaire affrontant l’envahisseur, mais d’un chef local parmi d’autres, avec ses alliances, ses négociations, ses échecs et ses réussites.
  • Le territoire : la toponymie, les chemins, les églises mais aussi les fêtes et initiatives associatives, s’inscrivent désormais dans une histoire mouvante, aux lectures multiples.
  • Le patrimoine vivant : la mémoire de Morvan reste très présente, mais elle rejoint une histoire collective, celle d’un pays de transitions et d’échanges, foisonnant et bigarré. Le dynamisme actuel du pays n’est plus la preuve d’une « exception » mais la continuité d’un territoire toujours ouvert à de nouveaux récits.

En 2023, une exposition itinérante du Pays du Roi Morvan proposait justement un regard croisé artistes-chercheurs sur « Morvan, réel ou rêvé ? », questionnant documents médiévaux, traditions orales et vie quotidienne d’aujourd’hui (Musée de Gourin).

Pour aller plus loin : entre passion, science et transmission

Croiser les regards, remettre sur le métier les archives et la terre, c’est relire Morvan dans sa pluralité. À travers la tension entre mythe et histoire, le personnage reste un formidable fil conducteur pour comprendre la construction du territoire breton, ses héritages et ses enjeux actuels.

  • Manifeste d’initiatives pour transmettre ces savoirs : balades commentées, ateliers autour des sites archéologiques, rencontres avec des historiens et conteurs… sur le site Pays Roi Morvan.
  • Publications récentes : « Bretons : livre noir de la Bretagne » (Christian Guyonvarc'h, 2022), « Histoire, mythes et traditions du pays de Gourin » (J.-P. Allain, 2020).

En regardant Morvan à la lumière des recherches contemporaines, c’est tout le pays qui s’ouvre à de nouvelles perspectives, entre ancrages locaux et circulations d’idées. Un royaume de possibles, qui ne demande qu’à être exploré.

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